Il est habituel dans le cinéma politique militant de trouver des images médiatiques réemployées à des fins critiques. Mais on trouve aussi, notamment dans le cinéma de Chris Marker, des citations ou des reprises d’images de films associés aux luttes politiques marquantes de l’histoire (révolution russe ; guerres de décolonisation ; mouvements civiques et estudiantins des années 1960). En suivant Walter Benjamin, on dira qu’il s’agit de « s’emparer du souvenir, tel qu’il surgit à l’instant du danger » [Benjamin, W. « Sur le concept d’histoire », Œuvres III, Paris, Éditions Gallimard, 2000 [1940], p. 431] Dans un article consacré à Benjamin, Philippe Simay écrit : « si le présent se tourne vers le passé, ce n’est pas pour l’interpréter ou pour y trouver son bien, mais d’abord parce que celui-ci l’interpelle. » [Simay, P. : « Reconstruire la tradition. L’anthropologie philosophique de Walter Benjamin », Cahiers d’Anthropologie, 4]. Le montage de citation et la reprise permettent d’entendre cette interpellation et offrent, par là-même, un nouvel espace d’écoute à ce qui demeure, en souffrance, d’un temps à l’autre.
Pour les acteurs engagés dans les luttes politiques, confrontés aux images de leur lutte ou au devoir d’en produire, la reprise d’images permet ainsi de dresser des solidarités inspirantes entre passé et présent. Mais au regard de l’histoire, ces ponts s’appuient-ils sur les bases mouvantes de l’analogie, ou relèvent-ils d’anachronismes féconds ? Cette question fut très présente lors du printemps québécois en raison de l’importance prises par les images et leur circulation dans les réseaux sociaux. Les documents bruts des manifestations y étaient disponibles, tout autant que des montages ; sans compter l’organisation de projections de films documentaires militants des années passées. C’est en ce sens que la reprise d’images ne peut être comprise sous le seul paradigme de « l’analogie » et n’être appréhendable que du seul point de vue de la « ressemblance » entre luttes passées et présentes,  ou n’être critiquable que du seul point de vue de la différence historique des temps. Elle a aussi un rôle à jouer.
Pour mener cette réflexion, nous proposons de nous appuyer sur les historiens qui ont réfléchi sur l’anachronisme, à l’instar de Nicole Loraux qui écrit, dans les années 1990 : « Pourquoi faire l’éloge de l’anachronisme, quand on est historien, sinon pour suggérer que, dans le temps chronologique de l’histoire, il conviendrait de prêter attention ou, au moins, d’accorder une place à tous les phénomènes de répétitions, sans garantie d’aucune leçon ou d’aucune expérience ? S’il me fallait définir plus précisément cette forme d’anachronisme qu’est l’attention au répétitif,  j’avancerai volontiers qu’elle a à voir avec la prise en considération systématique des passions et du rapport au pouvoir, ce qui d’ailleurs a probablement partie liée » [Loraux, N. 1993 : « Éloge de l’anachronisme en histoire », Le Genre Humain 27 : 23-39]. La reprise d’images ouvre la question du rôle décisif de l’imaginaire dans l’animation de « l’instance désirante » des mouvements révolutionnaires. Et de ce point de vue, l’image vaut en vertu de l’imaginaire social qu’elle oppose à celui qui, jusqu’au cœur du présent, rend acceptable l’organisation sociale contre laquelle les acteurs se dressent. Loin d’être seulement le vecteur d’un vrai/faux sentiment de répétition des scénarios d’affrontement dans les sociétés occidentales, les citations et les reprises réveillent ce qui, dans des œuvres pourtant patrimonialisées par les institutions culturelles, relèverait d’un contre-imaginaire toujours en puissance d’actualisation.