11 juin 2019

L'ère de l'incompétence? - Appel à communication pour la séance inaugurale 2019


Alors qu’on se méfie souvent des politiciens de métier, des gens de pouvoir et de leur intelligence machiavélique, l’incompétence (qu’il s’agisse d’un manque de connaissance d’un code, des procédures, d’une pratique, ou d’habiletés) inquiète, mais elle attire aussi, et ce, depuis toujours. Or, elle semble prendre aujourd’hui un tour exorbitant sous la forme d’un idéologème du pouvoir lié au nouveau régime de communication et de valorisation (réseaux sociaux, nouvelles en continu, information spectacle, etc.). Ce pouvoir de l'incompétent a pour caractéristique de ne requérir aucune capacité découlant d’un savoir ou d’une expérience; il a pour nuisance, voire dangerosité, un décalage entre le niveau de responsabilité exigé et les capacités d’analyse, de décision; et il a pour corollaire détestable une inclinaison pour l’égarement et l’immodestie (Claessens, 2013).

Pour certains, ceux qui font preuve d’expertise seraient louches. Ils seraient membres d'une élite, d’une institution (qui prétend à une certaine compétence) à remplacer, d’un establishment à rejeter, d’un marais à drainer (Drain the swamp!). Il ne resterait plus qu’à faire confiance à ceux qui se targuent de n’appartenir à rien de tout ça, de faire partie du «vrai monde», à célébrer ouvertement leur incompétence comme une forme de rébellion: «[Donald Trump will be remembered for] changing the type of people who are in Washington […]. [H]e represented an outsider who came in, brought in a ton of people who never would've been in Washington before, who were not "qualified" by conventional standards.» (Jared Kushner, 2 juin 2019, HBO). Mais Donald Trump n'est que l'exemple le plus visible. De Ronald Reagan à Volodymyr Zelensky, en passant par Beppe Grillo et Michel Martelly, les chefs politiques et les élus qui se targuent de n'avoir aucune expérience politique –cette revendication et cette valorisation, plutôt que l'incompétence elle-même, sont peut-être un phénomène particulièrement présent à l'époque contemporaine– abondent et n'appartiennent pas forcément à une idéologie commune. Aussi, l’incompétent peut être la marionnette d’un pouvoir occulte (pensons à Georges Bush Jr.), ou encore le trickster, semeur de trouble dans un système bien huilé, et ce, souvent malgré lui.

Mais l’incompétent n’est pas que politicien. Si cet idéologème de l’incompétence relève d’abord du discours politique, il s’insère aussi dans le discours militaire, économique, érotique, etc. Il est partout si l’on en croit le principe de Peter, qui montre que, dans toute hiérarchie, on s’élève jusqu’à atteindre son niveau d’incompétence. En littérature, en art, au cinéma, dans la bande dessinée, dans la chanson, ces figures ne manquent pas. Ils sont impuissants, socially awkward, maladroits, idiots, cabochons, médiocres, etc. Sur un monde mineur, l'incompétence peut être passagère ou ciblée, conduire à l’erreur, à la gaffe. Et la sérendipité permet à certains de faire malgré tout des découvertes majeures: en cherchant les Indes, on trouve l’Amérique; en oubliant de nettoyer son laboratoire, on découvre la pénicilline. Mais on rencontre aussi des poseurs de bombes qui se trompent en réglant la minuterie (No de Robert Lepage), des conscrits qui se révèlent des soldats dangereux pour leurs propres frères d’armes (M*A*S*H), des suicidaires qui finissent défigurés, des enquêteurs qui s’emmêlent plus qu’ils ne démêlent d’affaires (de Clouseau à Jack Palmer), des agents douteux chargés de la sécurité dans une centrale nucléaire (Homer Simpson), etc. Et n’oublions pas tous ceux qui souffrent du syndrome de l’imposteur, qui se perçoivent et se représentent sans cesse comme des incompétents, de même que ces jeunes «apprenants», qui peinent à développer leurs «compétences transversales» dans nos écoles. Ce qui nous conduit à la question: qui détermine les critères de l’incompétence? Et pourquoi? Accuser l’autre d’incompétence permet d’asseoir son pouvoir sur lui, d’établir des rapports de force et de domination, comme ça a été souvent le cas, par exemple, avec les femmes qu’on accusait de ne pas être capable de faire telle ou telle chose.

Cette séance inaugurale accueillera des communications courtes (10 minutes maximum) qui aborderont l’incompétence sous toutes ses coutures, à toutes les époques et dans toutes les aires géographiques: l’incompétence dans l’écriture littéraire et cinématographique, l’incompétence esthétique, sexuelle, affective, sportive, écologique, ménagère, technique, professionnelle ou encore maternelle, paternelle, filiale, etc. On s’interrogera sur les cotextes et les représentations qui, dans la sémiosis sociale environnante, traitent de l’incompétence et de ses formes multiples; sur la potentielle existence d’une «incompétence systémique» (Claessens, 2013); sur les symptômes et les effets de «l’idiotie triomphante» (Debray, 2004); ou encore de la «médiocratie» (Deneault 2015). Enfin, on pointera l’appréhension de l’incompétence par le rire: car toujours son évocation semble s’accompagner d’un soupçon satirique, ironique ou humoristique.

Les propositions très courtes accompagnées d’un titre sont à envoyer à Elaine Després (despres.elaine@uqam.ca) avant le 15 juillet 2019.

La séance inaugurale aura lieu le 6 septembre 2019 en après-midi.

Organisée par Elaine Després, Vivianne Marcotte et Djemaa Maazouzi.


Quelques références
Charlin, Sophie, «Débiles et bas du front. Pour une idiotie de l'idiotie (de Tarzan à Gombrowicz)», Vertigo, vol.40, no.2, 2011, pp.103-108.

Claessens, Michel, Petit éloge de l’incompétence, Versailles Cedex, Éditions Quæ, 2013.

Debray, Régis, Chroniques de l'idiotie triomphante: Terrorisme, guerres, diplomatie (1990-2003), Paris, Fayard, 2004.

Deneault, Alain, La médiocratie, Montréal, Lux Éditeur, 2015.

Mendenhall, Vance, Essai sur l’incompétence esthétique, Philosophiques, 10, (2), pp.341–359, 1983 [https://doi.org/10.7202/203233ar].